Edito Rhumatologie
Publié le 18 septembre 2026
La rhumatologie de demain se construit aujourd’hui
Choisir une spécialité médicale, c’est choisir un champ de compétences, mais aussi une manière d’exercer la médecine. À ce titre, la rhumatologie occupe une place singulière. Elle associe une médecine clinique exigeante, une relation souvent prolongée avec les patients, une grande diversité de pathologies, des compétences techniques et d’imagerie, et l’utilisation de thérapeutiques parmi les plus innovantes.
C’est cette diversité qui m’a toujours passionnée dans notre spécialité. Elle permet de prendre en charge des maladies fréquentes comme des affections rares, de suivre certains patients pendant de nombreuses années, de pratiquer des gestes techniques et, pour ceux qui le souhaitent, de faire dialoguer la clinique et la recherche.
Pourtant, cette réalité reste imparfaitement connue des étudiants. Il existe un décalage persistant entre l’image de notre spécialité et ce qu’elle est devenue. Beaucoup l’associent encore essentiellement à la douleur chronique ou aux pathologies liées au vieillissement. Lors de leur premier stage en rhumatologie, je les vois souvent découvrir avec surprise une médecine beaucoup plus large, innovante et centrée sur l’humain.
Mieux faire connaître notre métier constitue donc un premier enjeu. Mais notre responsabilité d’enseignants va au-delà : nous devons préparer les rhumatologues qui exerceront dans dix, vingt ou trente ans.
Une spécialité en pleine transformation
Le vieillissement de la population, l’augmentation des maladies chroniques et le poids des affections musculosquelettiques vont accroître les besoins de prise en charge. Notre champ d’activité est particulièrement vaste : rhumatismes inflammatoires, maladies systémiques, ostéoporose, arthrose, pathologies rachidiennes et périarticulaires, maladies microcristallines, infections ostéoarticulaires ou encore maladies rares.
À cela s’ajoutent les compétences techniques. L’échographie est devenue un outil quotidien pour beaucoup de rhumatologues, aussi bien diagnostique qu’interventionnel, tandis que l’imagerie occupe une place croissante dans notre raisonnement.
Peu de spécialités ont par ailleurs connu une transformation thérapeutique aussi importante. Lorsque j’ai commencé à exercer, les rhumatismes inflammatoires chroniques étaient encore responsables de destructions articulaires et de handicaps parfois majeurs. L’utilisation précoce des traitements de fond, le treat-to-target, parallèlement au développement des biomédicaments et des thérapies ciblées ont profondément modifié leur pronostic. Nous cherchons désormais à obtenir la rémission ou, lorsque celle-ci n’est pas accessible, le niveau d’activité le plus faible possible.
Cette révolution est loin d’être terminée. Nouvelles cibles thérapeutiques, petites molécules, médecine de précision et thérapies cellulaires ouvrent de nouvelles perspectives. Mon activité de recherche m’a appris à quel point les frontières entre la compréhension des mécanismes d’une maladie et leurs applications cliniques peuvent évoluer finalement assez rapidement.
Former un rhumatologue aujourd’hui, c’est donc le préparer à utiliser des traitements dont certains n’existent probablement pas encore.
Former à la diversité de notre métier
Les quatre années du DES doivent permettre d’acquérir les connaissances fondamentales de la spécialité, la maîtrise de maladies très diverses, les compétences nécessaires au suivi des patients chroniques, mais aussi une formation aux gestes techniques.
La diversité des terrains de stage est donc essentielle. Les CHU ont un rôle majeur pour l’apprentissage des maladies complexes, des thérapeutiques innovantes, de la recherche et des prises en charge multidisciplinaires. Mais les centres hospitaliers généraux, les structures ambulatoires et la rhumatologie libérale permettent d’acquérir d’autres compétences tout aussi indispensables.
Au cours de mes années de coordination du DES, j’ai pu mesurer combien cette diversité contribue à la construction d’un jeune spécialiste. C’est la confrontation à différents environnements qui lui permet de découvrir toutes les facettes de notre métier et de choisir progressivement la manière dont il souhaite l’exercer.
Le futur rhumatologue devra savoir prendre en charge aussi bien une maladie inflammatoire complexe qu’une pathologie mécanique fréquente, reconnaître une situation rare, orienter un patient vers un centre expert, mais également assurer des soins de proximité.
Dans ces conditions, la durée de la formation mérite d’être interrogée. Quatre années ne permettent pas nécessairement d’acquérir une maîtrise complète de toutes les dimensions de notre discipline. La France fait d’ailleurs figure d’exception puisque la formation spécialisée dure cinq ans dans la grande majorité des autres pays européens. Mais la question n’est pas seulement celle du nombre d’années : elle est surtout celle de ce que nous voulons transmettre et de notre capacité à faire évoluer la formation au même rythme que notre spécialité.
Préserver la clinique et apprendre à continuer d’apprendre
Quelles que soient les évolutions technologiques, nous devons préserver une formation clinique de haut niveau. Je reste profondément attachée à la qualité de l’interrogatoire, à la précision de l’examen clinique et à la construction du raisonnement diagnostique. Ces compétences demeurent le fondement de notre pratique.
L’intelligence artificielle, les outils numériques, la télémédecine et les progrès de l’imagerie vont modifier notre exercice. Mais aucun outil ne dispense le médecin de hiérarchiser les informations, de comprendre les priorités du patient, de gérer l’incertitude et d’assumer une décision. L’enjeu ne sera donc pas d’opposer clinique et technologie, mais d’apprendre à utiliser ces nouveaux outils avec pertinence.
La recherche doit également conserver une place dans la formation. Tous les internes n’ont pas vocation à suivre un cursus hospitalo-universitaire, mais tous doivent savoir formuler une question, lire un article avec un regard critique et comprendre les forces et les limites d’une étude. Le spécialiste formé aujourd’hui exercera pendant plusieurs décennies : nous ne pouvons pas seulement lui transmettre ce que nous savons, nous devons lui apprendre à continuer à apprendre.
Répondre aux besoins des territoires
Il existe enfin une raison très concrète de former davantage de rhumatologues : nous allons en avoir besoin.
Au 1er janvier 2023, 2 171 rhumatologues étaient en activité en France, contre 2 598 en 2014, soit une diminution de 16 %. Un quart d’entre eux approche ou dépasse 60 ans.
Le nombre d’internes entrant dans le DES est passé de 68 en 2010 à 86 en 2025. Les chiffres annoncés pour 2026 constituent toutefois un signal encourageant : 107 nouveaux internes intégreront cette année le DES de rhumatologie. Cette augmentation devra s’inscrire dans la durée afin de renouveler nos effectifs et d’améliorer la couverture territoriale.
Certains territoires disposent aujourd’hui de moins d’un rhumatologue pour 100 000 habitants, voire d’aucun. Mes expériences récentes en Guyane m’ont permis de mesurer très concrètement ce que signifie cette absence pour les patients et les professionnels de santé. Elles m’ont également montré qu’exercer dans une région sous-dotée ne consiste pas seulement à combler un manque : c’est aussi l’occasion de construire une organisation, de développer la téléexpertise, de créer des liens entre les professionnels et d’adapter les parcours de soins aux réalités locales.
La rhumatologie de demain sera probablement moins cloisonnée entre ville et hôpital, entre centres experts et soins de proximité. Les jeunes rhumatologues pourront choisir un exercice hospitalier, libéral ou mixte, exercer dans un centre universitaire ou dans un territoire où tout reste à construire, développer une activité clinique, technique, de recherche ou d’enseignement.
Il ne doit pas exister un modèle unique du rhumatologue accompli. Notre rôle est de donner à chaque interne un socle suffisamment solide pour lui permettre de construire son propre parcours.
Transmettre et donner envie
Coordonner un DES permet d’observer la transformation progressive d’un étudiant en médecin spécialiste. Au début du cursus, il faut acquérir des connaissances, apprendre la sémiologie, comprendre les maladies et leurs traitements. Puis vient progressivement la capacité à décider, à gérer l’incertitude, à expliquer une décision au patient et à assumer la responsabilité médicale.
Voir cette évolution s’accomplir constitue probablement l’une des dimensions les plus passionnantes de la coordination d’un DES. Notre rôle ne consiste pas uniquement à vérifier l’acquisition d’un programme. Il est de proposer une formation exigeante mais ouverte, de favoriser l’autonomie, la curiosité et l’esprit critique, et d’accompagner chaque interne dans la construction de son projet professionnel.
Il est aussi de donner envie : envie d’une spécialité dans laquelle la clinique côtoie les innovations les plus récentes ; envie d’une médecine qui permet de suivre les patients dans la durée tout en offrant des modes d’exercice très diversifiés ; envie de participer à la recherche, d’inventer de nouvelles organisations de soins ou d’exercer une médecine clinique de qualité au plus près des patients.
La rhumatologie de demain devra répondre aux besoins croissants de la population, aux inégalités territoriales et aux transformations scientifiques et technologiques. Mais elle devra préserver ce qui constitue le cœur de notre métier : observer, écouter, examiner, raisonner, décider et accompagner.
Former les rhumatologues de demain, ce n’est pas seulement leur transmettre la rhumatologie que nous connaissons. C’est leur donner les connaissances, la curiosité et la liberté nécessaires pour inventer celle qu’ils exerceront.
Pr Corinne Miceli-Richard
Coordonnatrice du DES de rhumatologie d’Île-de-France
Pour en savoir plus sur les évolutions, les enjeux et les perspectives de notre spécialité, je vous invite à consulter le Livre blanc de la Rhumatologie française 2025 sur le site de la Société française de rhumatologie : https://www.larhumatologie.fr/actualite/livre-blanc-de-la-rhumatologie-francaise-2025-un-etat-des-lieux-ambitieux-pour-lavenir-de-la-specialite/
