L'édtio du professeur Laurent KarilaPour la revue de L’Internat de Paris

Portrait de Pr. Laurent Karila

Du plaisir à l'addiction

PODCASTS DÉDIÉS AUX ADDICTIONS ET À LA SANTÉ MENTALE DISPONIBLES SUR TOUTES LES PLATEFORMES : ADDIKTION ET PSYCHIK (MEDIAWAN, FRANCE TV)

Par Pr. Laurent Karila

Notre cerveau adore les récompenses ! Et nous en avons tous besoin ! Manger quand on a faim, boire quand on a soif, avoir des rapports sexuels… Ce sont des comportements naturels, essentiels à notre survie ou à celle de l’espèce. Et la nature a bien fait les choses, elle y a associé du plaisir !

Notre cerveau enregistre ces expériences agréables et nous pousse à les reproduire. C’est ce qu’on appelle le renforcement positif : j’éprouve du plaisir, mon cerveau le mémorise et j’ai envie de recommencer ! Mais les récompenses naturelles ne se limitent pas à nos besoins physiologiques. Être amoureux, écouter de la musique, admirer une œuvre d’art, partager un moment entre amis… Et pour moi, évidemment, écouter du Heavy Metal à fond !

Derrière ces plaisirs, notre cerveau fait jouer quatre grands circuits qui fonctionnent en interaction permanente :

  • La récompense : « J’aime ! » C’est notre moteur biologique. J’ai faim, je mange, j’éprouve du plaisir
  • La mémoire et l’apprentissage : « Je retiens depuis que je suis enfant ! » Mon cerveau mémorise cette expérience agréable, son contexte et les émotions qui l’accompagnent.
  • La motivation : « J’en veux ! » Je modifie mon comportement pour retrouver cette récompense.
  • Le contrôle : « Je décide ! » Mon cerveau régule mes envies, évalue les conséquences et adapte mes comportements au contexte.

Le cerveau apprend à rechercher ce qui lui fait du bien ! Ces mêmes circuits jouent également un rôle central dans les mécanismes de l’addiction à des substances (alcool, tabac, cocaïne…) ou à des comportements (sexe, jeux d’argent, jeux vidéo…). Mais ils ne fonctionnent plus ensemble : récompense et mémoire restent connectés, motivation et contrôle sont isolés et ne fonctionnent plus. Cette désynchronisation explique en partie la maladie addictive que l’on peut résumer par un moyen mnémotechnique, à savoir les 5C/12 : pendant au moins 12 mois, il faut perdre Contrôle, avoir un usage Compulsif (ne pas s’empêcher de consommer), un usage Chronique, avoir des Cravings (envie irrépressible de consommer) et avoir des Conséquences sur sa santé physique, psychique et sociale. Bien évidemment, une addiction n’est jamais isolée, des comorbidités psychiatriques et somatiques sont présentes. Cette maladie de la récompense et des émotions est chronique et évolue par rechutes. Et contrairement à une idée reçue, le rétablissement n’est pas une ligne droite !

Il ressemble davantage à une trajectoire faite de hauts et de bas : des progrès, des périodes de stabilité, parfois des faux pas, parfois des rechutes. Ce n’est pas parce qu’une personne reconsomme qu’elle a perdu tous les bénéfices de son parcours. Les rechutes sont fréquentes, avec des estimations historiquement situées autour de 40 à 60 % dans certaines populations et pour certaines addictions. Ces chiffres varient selon les substances, les définitions et les suivis. Des ordres de grandeur comparables ont été rapportés pour des maladies chroniques comme l’hypertension artérielle ou l’asthme.

Dans notre société actuelle, il est vrai que l’on entend parler d’addiction aux écrans, et le smartphone est incriminé, mais cela ne veut rien dire ! Il faut parler d’addiction derrière les écrans et d’usage problématique pour le smartphone. Ce dernier a généré une symptomatologie digitale : nomophobie (anxiété d’être séparé de son smartphone), FOMO (peur de rater le moindre moment virtuel), smombies (marcher tête baissée, les yeux rivés sur son smartphone dans la rue), sleephoner (être en veille permanente pendant la nuit), athazagoraphobie (anxiété à l’idée d’être oublié par son environnement social virtuel), doom scrolling (faire défiler sur ses réseaux sociaux des choses horribles). L’usage problématique emprunte des critères aux 5C, se réfère à une utilisation antisociale et dangereuse. Les conséquences sont nombreuses : troubles musculosquelettiques (pouces, poignets, cou), myopie, déficience visuelle numérique, anxiété, trouble de l’attention, de la concentration, tristesse, insomnie, accident de la voie publique.

Un moyen mnémotechnique pour reprendre la main avant que l’écran ne la prenne ? faites une PAUSE :

  • P comme Prendre conscience de son usage réel et des émotions qui nous poussent à nous connecter.
  • A comme Ajuster ses limites en fixant des temps et des moments sans écran jour après jour.
  • U comme Utiliser moins les sollicitations : notifications, contenus chronophages… Stop aux automatismes !
  • S comme Sortir de l’écran pour retrouver du temps de vie : exercice physique, musique, amis, famille et plaisirs bien réels !
  • E comme Éteindre avant de dormir, idéalement une heure avant le coucher, pour protéger son sommeil. Attendez 30 minutes avant de le regarder le matin au réveil.

Pr. Laurent Karila

Psychiatre français, médecin à l’hôpital Paul-Brousse, spécialisé dans l’addictologie. Professeur d’addictologie et de psychiatrie à l’université Paris-Saclay.

Tous les articles en aparté